J’ai pris connaissance de votre association par l’intermédiaire
d’une personne qui a été victime, tout comme moi,
de l’explosion de l’usine AZF le 21 septembre 2001, à
Toulouse. Comme elle je souffre d’hyperacousie et d’acouphènes
et je lui suis très reconnaissante de m’avoir communiqué
vos coordonnées.
En ce qui me concerne, ce 21 septembre 2001, je me trouvais sur mon lieu
de travail (dans une société de métallurgie) à
300 mètres à vol d’oiseau du point d’impact
de l’explosion. J’ai été hospitalisée
durant un mois dans une clinique des environs de Toulouse, j’ai
subi deux interventions chirurgicales sous anesthésie générale
et une troisième opération est prévue, toujours sous
anesthésie générale, le 15 janvier 2003. Je porte en moi de nombreuses séquelles irrémédiables
: plus de quarante points de suture sur le coté gauche de mon visage,
nerf facial côté gauche sectionné entraînant
une paralysie du sourcil gauche, tendons sectionnées à la
main gauche, points de suture sur le côté gauche de mon corps
(épaule, sein), douleurs cervicales et lombaires, un traumatisme
oculaire avec diplopie (dédoublement de la vision) et des problèmes
auditifs (hyperacousie et acouphènes) avec perte d’équilibre,
migraines. Il m’a été impossible de suivre une activité
professionnelle pendant 6 mois, puis lorsque j’ai pu réussir
à reconduire un véhicule et à force de volonté
surtout pour mes enfants, mon époux et mon entourage, j’ai
repris mon travail à mi-temps thérapeutique pendant 2 mois
puis à temps complet en faisant de mon mieux pour poursuivre les
soins médicaux et de rééducation. Il va s’en
dire, toutefois, que je ne peux plus accomplir toutes les activités
quotidiennes et de loisirs que j’effectuais avant cette catastrophe
industrielle et psychologiquement je n’arrive pas à l’accepter. En ce qui concerne mon problème d’hyperacousie et d’acouphènes,
je me suis rendue compte, dès les premiers jours qui ont suivi
l’explosion de l’usine AZF, que tous les sons étaient
amplifiés mais je ne comprenais pas ce qui m’arrivait : l’hyperacousie,
je ne connaissais pas, je ne savais pas ce que c’était !
Je ne supportais pas les bruits, je sursautais dès que les infirmières
frappaient à la porte de ma chambre. J’avais des maux de
tête atroces et le personnel soignant ne comprenait ce qui m’arrivait
et n’arrivait pas à me soulager : il m’était
impossible de dépasser les doses de calmant prescrites. De plus, j’entendais des sifflements, des bourdonnements et même
il me semblait entendre comme des sirènes de véhicules de
police ou d’ambulance mais on me disait que j’étais
en état de choc, que c’était tous les bruits que j’avis
entendus après l’explosion qui me revenaient inconsciemment.
Tout devait rentrer dans l’ordre avec le temps. (Il faut dire que
j’ai attendu près de 4 heures à l’Antenne des
premiers soins d’urgence et de secours qui s’est constituée
au CRIC (près de l’avenue Déodat de Séverac).
Je n’ai été évacuée vers l’établissement
hospitalier que vers 15 h 30, autant vous dire que j’en ai vu des
images atroces de blessés arrivant sur des civières, des
mutilés si bien que lorsque les médecins du SAMU se sont
occupés de moi, j’étais tellement prostrée
dans mon coin que je n’avais plus aucune réaction.) A la clinique, je me complaisais dans le calme total, pas de télévision,
ni radio et compte tenu de mon état, on m’a attribué
une chambre seule. Impossible également de lire, je n’arrivais
pas à me concentrer et les lignes se chevauchaient du fait de ma
diplopie (dédoublement de la vision) que l’on a détecté
par la suite. Heureusement, les quelques visites que je recevais me réconfortaient
mais tous les sons résonnaient dans ma tête, je me sentais
rapidement lasse. Ensuite lorsque j’ai pu me lever, on s’est
rendu compte que j’avais perdu la faculté de marcher et je
perdais l’équilibre. Je me déplaçais comme
un robot, ne sachant plus balancer mes bras à l’inverse des
jambes. Pour moi qui effectuais des compétitions de courses à
pied régionales, cela était dur à vivre, je ne me
reconnaissais plus. Les différents examens auditifs effectués lors de mon hospitalisation
n’ont rien révélé de grave. Le lendemain de
l’explosion, l’ORL a réalisé l’exérèse
d’un corps étranger du conduit auditif externe gauche et
après une micro aspiration, l’otoscopie a éliminé
la présence d’une perforation tympanique. Le bilan audio-impédancemétrique
a révélé toutefois la présence d’un
catarrhe tubaire bilatéral modéré et un traitement
par Solupred et Dérinox est réalisé. A ma sortie
de clinique, soit un mois après l’explosion de l’usine
AZF, le bilan audio-impédancemétrique est normal. Pourtant, de retour chez moi, je continue à me complaire dans
le silence complet. Les moindres bruits continuent à résonner
dans ma tête. Les sifflements persistent et il me semble entendre
des bourdonnements d’insectes ou de moteurs que mon entourage bien
évidemment n’entend pas. Parfois même les stridences
s’accompagnent d’une douleur insupportable dans le conduit
auditif qu’il m’est impossible de neutraliser même en
compensant avec les mains au niveau des oreilles. Je suis toujours sujette
à des migraines ainsi qu’à des pertes d’équilibre. J’attends le début du mois de février 2002 pour retourner
voir l’ORL car mon état ne s’améliore pas. L’otoscopie
à la fibre optique est normale. Le bilan audio-impédancemétrique
ne révèle aucune anomalie. Par contre, le bilan cochléo-vestibulaire
met en évidence un vertige bénin paroxystique positionnel
et l’ORL effectue une manœuvre libératoire. Du moment
que j’entends bien, aucun souci : je ne suis pas sourde comme certaines
victimes de cette explosion ! Mes difficultés auditives sont dues
à une hyperacousie, point final, on ne peut rien pour mon problème. Je continue à me confiner chez moi en évitant les bruits.
Je n’arrive pas à supporter les personnes qui parlent trop
fort, le brouhaha, les lieux bruyants tels que les supermarchés,
etc. Fin février 2002, j’accompagne ma fille qui se produit
à un spectacle sur le thème du cirque et là c’est
l’apothéose : je suis obligée de sortir du chapiteau,
je me sens mal, la musique, les tambours, les spectateurs applaudissant,
tout résonne dans ma tête. Même à l’extérieur
du chapiteau, le supplice continue, je souffre, je pleure de souffrance,
les sifflements accompagnés de douleur se succèdent. Le
même scénario se produit lors d’une sortie avec mon
mari au cinéma. Je reprends mon travail en mi-temps thérapeutique en avril 2002.
Je travaille dans une société de métallurgie autant
vous dire que les bruits des machines : fraiseuses, perceuses, plieuses,
etc. n’ont pas arrangé les choses. Bien que travaillant dans
un bureau et malgré des bouchons anti-bruits en mousse les sons
m’assaillaient, je sursaute fréquemment mais il faut prendre
sur soi et être efficace à son poste de travail. Toutes les
trois heures je prends des cachets Nuréflex pour enrayer les maux
de tête et mes douleurs. Le 21 juin 2002, soit 8 mois après l’explosion, je reprends
mon travail à temps complet mais je retourne voir à nouveau
l’ORL afin qu’il me prescrive des embouts anti-bruits sur
empreintes. Je lui fais part à nouveau de mes douleurs auditives
et des acouphènes qui continuent de persister. Il me prescrit du
RIVOTRIL, 20 gouttes le soir. Cela devrait m’aider pour les acouphènes. Les embouts anti-bruits atténuent un peu mieux les sons mais ce
n’est pas vraiment l’idéal. J’évite tous
les lieux bruyants : salles de spectacle, cinémas, restaurants
bruyants, salles de danse (auparavant je faisais partie d’une association
de rock’nd roll), etc. Je n’arrive pas également à
reprendre mon entraînement de course à pied, car le fait
de courir résonne à l’intérieur des conduits
auditifs. C’est difficile à vivre et à accepter. Quant
aux gouttes de RIVOTRIL, je ne pense pas que ce soit vraiment efficace
pour les acouphènes, mais au moins ça m’aide à
enclencher le sommeil ! Voilà ce qu’il en est pour mon problème auditif,
et ce n’est qu’un aspect de mes souffrances actuelles car
je continue à suivre des soins et à effectuer des examens
pour tous mes autres problèmes. Aussi lorsque je m’entends dire par le corps médical ou
bien mon entourage : « mais vous allez bien ! » j’ai
envie de hurler. Oh ! bien sûr, j’arrive à me déplacer,
je ne suis pas sur une chaise roulante, je suis vivante, à priori
et vu de loin, j’ai l’air bien. C’est évident,
l’hyperacousie, les acouphènes, mes problèmes de vision
et de tendons à la main gauche, le mauvais état des vertèbres,
mes migraines, mes pertes d’équilibre, tout cela ne se voit
pas. Il n’y a en fait que les personnes qui sont touchées
par ces maux qui arrivent à comprendre ! Le plus dur, c’est quand le médecin vous dit qu’il
n’y a rien qui pour le moment pourra me soulager l’hyperacousie
et qu’en ce qui concerne les acouphènes je finirai par m’y
habituer et vivre avec, qu’il me faut l’accepter. Très
drôle, n’est-ce pas ? De toutes façons je n’ai
pas le choix. ! C’est très facile de dire cela quand on n’est
pas atteint. Ce qui est également difficilement acceptable, c’est que
l’ensemble du système économique-politique essaye
de minimiser cette catastrophe industrielle et par voie de conséquence
l’état de santé des blessés. Les victimes corporelles
ne sont pas prises en considération, nous avons été
complètement occultés. On a beaucoup parlé des dégâts
mobiliers et immobiliers, des « sans fenêtres », des
riverains se trouvant dans cette zone, des problèmes des entreprises
sinistrées. Bien sûr leurs requêtes sont tout à
fait légitimes, mais la catastrophe AZF n’a pas eu que des
répercutions matérielles, on a oublié les blessés,
ceux qui, à ce moment là, n’avaient pas la force de
se manifester, trop occupés à panser leurs blessures et
leurs maux. Or les fenêtres pourront être remplacées,
les dégâts pourront être remis en état mais
toutes les victimes corporelles, elles seront à jamais marquées
dans leur corps et mesureront leurs limites. Ce que je déplore
dans cette effroyable catastrophe, c’est que les victimes corporelles
continent à être négligées et délaissées. Mais tout va bien, merci Total Fina Elf et Compagnie ! J’en arrive
à souhaiter à tout ce « beau monde » la même
chose que nous avons vécue et je leur laisse avec plaisir nos souffrances
et nos séquelles. Merci de m’avoir permis de m’exprimer par le biais de votre
association. Excusez-moi pour ce long témoignage, mais il décrit vraiment
tout ce que je ressens.
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