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Témoignage de
J., 23 ans
Publié en juillet
2002 |
Je m'appelle Anne et j'ai
24 ans.
Je ne souffre pas de traumatismes
auditifs moi-même, mais j'aimerai
témoigner tout de
même, car j'en vis les conséquences au quotidien. C'est la
personne que j'aime le plus
au monde qui souffre d'acouphènes (je viens d'en
découvrir l'appellation
française aujourd'hui même, sur ce site... comme
quoi le terme n'est pas
spécialement répandu dans la langue française, ni
la
prévention qui va
avec..)
Je vis avec mon ami, J.,
depuis bientôt trois ans. Il ne témoignera pas
lui-même ici, pour
deux raisons: 1: il ne parle pas un mot de français (il
est suédois), et
2: il ne supporte pas d'en parler, je suis à l'heure
actuelle la seule personne
de son entourage à qui il a fini par se confier.
J. est un musicien; un vrai,
un de ceux qui vit jour et nuit par la
musique, qui s'exprime si
bien par elle. Certains le connaissent peut-être
au travers de sa musique
électronique extraordinaire. Il a un talent fou qui
m'épate chaque jour
d'avantage; la musique est le sens de sa vie. C'est
d'ailleurs grâce à
elle que nous nous sommes rencontrés, donc plus que la
passion et l'émotion
que j'en tire, je lui dois aussi l'amour de ma vie.
Il a toujours été
relativement prudent en ce qui concerne l'ouïe; il n'a
jamais assisté à
des concerts extrêmement forts, à des nuits entières
dans
des discothèques
assourdissantes (contrairement à moi, qui y étais une
grande fan, comme quoi il
n'y a pas de justice). Mais comme on le lit dans
tous les témoignages
sur ce site, une seule fois suffit..
Il y a un peu plus de trois
ans, J. jouait dans un groupe de rock
alternatif; il ont fait
un "bœuf" pendant toute une nuit.. même pas
spécialement fort,
mais toute une nuit sans pause.
Et voilà, ce qui
est arrivé ensuite n'est sans doute pas une surprise, vu la
teneur de ce site. Quand
il est rentré chez lui, il était quasiment sourd
(cette impression de coton
décrite si souvent), avec des sifflements et
bourdonnements épouvantables.
Je les connais, moi aussi: d'habitude on se
couche, et quand on se réveille
le lendemain matin, il ne reste que la
fatigue et la gueule de
bois.
Seulement là, lorsqu'il
s'est réveillé, c'était toujours pareil.. Il s'est
dit que ca passerait le
jour d'après.. Mais le jour d'après, toujours
pareil.. Et celui d'après...
Cela fait maintenant plus de trois ans.
Il n'a jamais eu aucune information
sur le sujet. Je vois sur ce site que si
on réagit rapidement,
on peut diminuer les conséquences. Bien sûr, il n'en a
rien fait; il ignorait tout
de ce problème. Moi aussi avant qu'il ne m'en
parle.
Au début de notre
relation, je ne comprenais pas pourquoi il gardait
toujours son ordinateur
allumé à coté du lit la nuit, ni pourquoi il
déclinait toujours
les invitations à sortir en ville, ni pourquoi il
trimballait toujours une
radio partout avec lui lorsqu'on dormait ailleurs
que chez nous. Il a mis
longtemps à me parler de son "tinnitus" (le nom
anglais des acouphènes),
et il en avait presque honte, comme d'un handicap
inadmissible.
Il ne supporte pas le silence,
car alors les sifflements deviennent
insupportables. Il me les
décrit comme composés de trois fréquences: un son
hyper aigu, comme celui
d'une vieille télévision; un son moyen comme un
souffle ou un crissement,
et un son très grave, comme la vibration d'un
poids-lourd en stationnement.
Le silence, lui, il n'existe
plus. Dans notre chambre, nous avons un
ordinateur dédié
uniquement à cette cause: tourner tout le temps. Dans les
mauvaises périodes,
il branche aussi un ventilateur et parfois la radio.
Lorsque nous partons en
vacances, il a besoin de brancher la radio sur une
station vide, pour avoir
le bruit blanc (tchchhhhh....). Si nous nous
retrouvons dans une situation
où ce n'est pas possible (nuit sous tente par
exemple), c'est la psychose;
il tourne, il souffre, il devient fou. Il me
réveille au milieu
de la nuit, éreinté, paniqué, en larmes, pour me parler
de suicide.. Alors je me
blottis contre lui, mon visage contre son oreille,
je respire près de
son lobe pour lui offrir un bruit de fond, parfois je
fredonne aussi longtemps
que je peux pour ne pas laisser le silence
s'installer, et lui permettre
d'avoir un peu de répit.
Parfois cela ne va pas trop
mal; il arrive à "faire avec" dans les bons
moments. Le problème
est que le tinnitus (pardon: les acouphènes) n'est pas
stable; les sons diminuent,
puis augmentent à nouveau, de nouveaux sons
arrivent au moindre dérapage,
au moindre film un peu fort au cinéma, à la
moindre soirée entre
amis. Là, depuis la semaine dernière, il a un son
discontinu, comme un message
en morse qui ne s'arrête jamais. A chaque
nouveau son, à chaque
mauvaise période, il lui faut des mois et des mois
pour réapprendre
à "faire avec".
Inutile de dire que faire
son métier dans la musique n'est plus vraiment une
option (et ca aussi, ca
le déprime profondément).
Savez-vous ce que cela fait,
de voir l'être aimé pleurer, souffrir, devenir
fou à petit feu,
et être complètement impuissant? Il n'y a rien à faire,
du
tout... juste essayer de
le faire penser à autre chose, et ne pas le laisser
seul...
Ce que je trouve dommage,
c'est qu'il refuse d'en parler. Il a peur de
passer pour un handicapé,
pour "une chochotte".. Je pense, moi, qu'il
devrait parler, pas seulement
pour que ses amis comprennent certaines de ses
réactions, qu'ils
comprennent ses fuites lorsqu'ils organisent une soirée
(certains s'imaginent qu’il
ne les apprécie pas, qu'il est arrogant,
etc..)... mais aussi et
surtout pour que les gens SACHENT ce que c'est, et
que tous ceux qui peuvent
encore l'éviter le fasse autant qu'ils le
peuvent...
Croyez-moi, ca marché
sur moi! Je ne sors plus jamais nulle part sans protections auditives,
au cas où, et j'évite
à tout prix les concerts et les discothèques.
C'est vraiment trop con
(pardonnez mon français) de se retrouver dans une
situation où le son
est trop fort, juste une nuit, juste une heure
peut-être.. et en
garder des traces indélébiles.. A VIE.
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